Journal du Millésime 2015

Avril

L’hiver fut assez froid, avec bon nombre de gelées nocturnes. Il semblait long aussi, de part la succession de jours gris et humides de Novembre à Février, les pluies fréquentes et intenses. Les réserves hydriques bien reconstituées, la situation s’inverse en Mars pour un temps sec, mais toujours froid, qui repousse toujours plus loin l’éclosion des bourgeons. Il faudra attendre les premiers jours d’avril pour voir enfin le réveil de la végétation. Autour du 10, la douceur s’impose et les sols secs se réchauffent vite, C’est sans conteste un bon départ. Les travaux s’enchaînent sans retard, et l’homogénéité de la sortie permet de réaliser de beaux ébourgeonnages. Dès le départ, la vigne se présente bien.

Mai

Les conditions climatiques permettent une croissance rapide et régulière, les passages pour travaux et entretien des sols sont aisés, ainsi que les possibilités d’entrée dans les vignes pour les traitements. Les sols sont secs et se ressuient assez vite, le travail semble alors facile, sans stress, ou presque. Malgré des conditions climatiques favorables, le black-rot attaque les jeunes feuilles de manière exceptionnelle, et d’autant plus fort sur les parcelles ayant connue des contaminations en 2014. Parfois, il s’installe sur grappe et détruit partiellement les récoltes. Il faut savoir que ces contaminations précoces imposent une vigilance s’étalant jusqu’à la véraison.
La seconde partie du mois, certes un peu plus fraîche, sera marquée par la sécheresse. Il ne pleut pas, conditions idéales pour parfaire une floraison dont on observe les premières éclosions dans les tous derniers jours de Mai.

Juin

Durant les 10 premiers jours du mois, les températures modérées ainsi que l’absence de précipitation permettent une floraison rapide, groupée, sans trop de coulure ou de millerandage. Les ballades dans les vignes, à cette époque, sont parfumées à la fleur de vigne, les récoltes se montrent équilibrées en quantité, car les grappes sont de tailles plutôt petites et bien pleine. Dans la plupart des cas, il n’y aura pas grand chose à retoucher en termes d’éclaircissage. Le ciel reste sans nuage, accompagné d’une montée croissante des températures jusqu’en fin de mois.

Juillet

Les premiers jours sont caniculaires, le beau temps semble installé pour l’éternité, pas une goutte d’eau depuis la mi juin. La contrainte hydrique affiche alors les premiers symptômes. Dans les parcelles issues de sols mal gérés en terme de qualité d’enracinement, puis plus tard sur les sols sableux, de graves fines et tous type de sols superficiels, le vert du feuillage commence à pâlir un peu.

Par endroit le raisin ternit, cesse de grossir, voir se fripe dans les jeunes vignes. Au cas par cas, il faut soulager la vigne, lui enlever des fruits. Dans les situations les plus compliquées, sur des plantiers de 3 ans, fiers d’offrir leur première récolte, on décidera d’abandonner celle ci en coupant tous les raisins. En fin de mois, la vigne est déjà fatiguée de pousser, les conditions sont extrêmes. Les feuilles sont épaisses, nervurées, vielles pour leur âge et les bois se durcissent. On peut déjà prendre note et cartographier en préparation de la maturité, tant la sécheresse a imprimé de sa marque ce millésime. Dès la fin Juillet, on sait que l arrêt végétatif sera net et franc, que le soleil aura déjà brulé de l’acidité, éloignant aussi l’idée de notes végétales dans l’aromatique des raisins. Ce millésime s’annonce solaire, toute idée de maintien de fraîcheur est à retenir, Gestion des travaux de sol, griffage, réflexion sur la nécessité d’effeuillage, tout est bon.

Août

Alors que la crainte des blocages par la sécheresse est à son maximum, une succession d’épisode pluvieux, sous forme d’orage, arrose le bordelais de manière inégale. La première réaction de la vigne est bénéfique. Sans pour autant reprendre sa pousse, elle se débloque. La véraison, languissante dans les premiers jours, se fait en quelques jours, aussi groupée que le fut la fleur. Le point de maturité sera homogène, quelque soit la date de récolte, et c’est déjà rassurant. La réaction des sols est toute différente, et c’est sans doute là que se joue le millésime. Selon, la nature des sols, la quantité d’argile et l’exposition de la parcelle, l’entrée des pluies dans les terres provoque un phénomène de dilution. Le poids des baies est élevé. Outre la recherche de maturité, il faudra de même trouver la concentration. Si Septembre est beau, le grand millésime n’est pas loin.

Septembre

L’observation commence dans les parcelles. Les passages successifs pour délimiter, parcelliser, isoler des parties, des passages d’eau, des veines d’argile se peaufinent sous un temps clément dans la première partie du mois. Mais l’épisode pluvieux de la mi -septembre changera un peu la donne. On ne peut plus alors tirer de conclusion générale sur le millésime à Bordeaux, l’hétérogénéité s’installe, face à de divers niveaux de poids de baies, de dilution. On commence à goûter les raisins, la situation sanitaire est quasi parfaite, c’est un millésime de créateur, on pourra sans doute amener les raisins au point de maturité souhaité. La chance accompagne la rive droite, le Pessacais et le Sud Médoc. Le savoir faire et la compétence seront de mise dans le nord Médoc. D’une manière générale, peu de millésimes nous auront laissé des fenêtres de tir aussi larges pour démarrer les vendanges, et il ne fut pas rare de vendanger un domaine sur trois semaines, prenant le temps de picorer les parcelles à leur summum. Les fruits sont murs, peu acides et facile à goûter. Le feu de juillet aura brûlé les acides et le végétal alors que la modération du mois d’Août maintiendra dans le gout une idée de fraîcheur et de classicisme. Aucune dureté, aucun exotisme, une extractabilité parfaite des peaux, tout ce qu’il faut pour rendre grâce aux terroirs grâce au luxe de pouvoir faire des vinifications souples, de révéler des vins identitaires et contemporains.

Stéphane Derenoncourt